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« Ces abus de pouvoir qui gangrènent l’Eglise »

Bel interview de Jean-louis Schlegel par François Vercelletto dans Ouest-France Dimanche du 21 juin à propos du livre de Loïc de Kérimel "En finir avec le cléricalisme". Voici, avec le livre de Christine Pedotti et  d'Anthony Favier consacré à Jean-Paul II "L'ombre du saint", deux ouvrages essentiels pour comprendre les liens entre cléricalisme et crise actuelle de l'institution catholique.

 Transmis par Madeleine Magnan
 
 
« Ces abus de pouvoir qui gangrènent l’Eglise »
Jean-louis Schlegel, sociologue des religions a préfacé le livre de Loïc de Kerimel - En finir avec le cléricalisme (Seuil) - qui fait une lecture radicale de l’histoire de l’institution catholique pour en extirper les maux qui la rongent. 
 
Entretien
 
Qui était Loïc de Kerimel ?
 
Loïc, Vendéen d’origine, est entré chez les jésuites en 1967. Enfant du concile Vatican II et de Mai-68, il en est parti dans les années 1970. Après avoir passé l’agrégation de philo, il est devenu professeur au Mans. Toute sa vie, il a milité pour une Église plus proche de l’Évangile, plus pauvre et moins cléricale. Il est mort, le 24 mars, des suites d’un cancer.
 
Comment définir le cléricalisme ?
 
Il y a le vieux et célèbre sens donné à ce mot par Léon Gambetta en 1877 : c’est la prétention de l’Église à se mêler de la vie publique et politique, à réclamer des droits et des privilèges, à en empêcher d’autres.
 
Il a pris un autre sens pour le pape…
 
François, lui, dénonce « l’autoréférence » – un mot moins compliqué qu’il n’y paraît – : c’est une Église qui ne parle qu’en se référant à elle-même, à ses droits, à sa morale, à ses principes. Une Église qui n’entend pas les voix et les cris du dehors. Une Église confinée sur elle-même. On pourrait dire aussi : le cléricalisme, c’est défendre l’Église… même quand on sait qu’elle est dans son tort. C’est de ce cléricalisme-là dont il est question dans le livre de Loïc de Kerimel.
 
À l’origine du cléricalisme, le sacré qui instaure une séparation…
 
Cet ouvrage le démontre avec une grande rigueur. À partir du IIIe siècle, l’Église remet au centre de son système la distinction entre un domaine du sacré et un domaine profane. Ce système est hiérarchique et inégalitaire : le pouvoir est sacralisé. Le prêtre, qui est consacré pour le sacerdoce, est la figure centrale de cette sacralisation et, d’une certaine façon, son célibat devient aussi le symbole le plus éclatant de sa mise à part.
 
Les lieux de culte évoluent en conséquence…
 
Les églises de pierre aussi deviennent, peu à peu, des espaces sacrés plantés dans l’espace profane. Dans l’église, les laïcs, chrétiens de rang inférieur, sont dans la nef, séparés du chœur où évoluent les clercs. Dans le chœur, l’autel et ce qui est placé dessus au moment de la liturgie est plus sacré que le reste ; et enfin la messe, dont le premier nom était la « fraction du pain », devient un sacrifice.
 
Le prêtre en tire alors son pouvoir…
 
Oui, de fait, c’est devenu un pouvoir « sacral », car il lui a été transmis par l’ordination « sacerdotale ». Loin de moi de dire que tout est uniquement destiné à asseoir du pouvoir. Mais le fait est qu’on est très loin de ce qui s’est passé le Jeudi saint, la veille de la crucifixion de Jésus.
 
Faut-il remettre en cause le lien entre le sacrifice du Christ et l’eucharistie ?
 
Pas en soi ou a priori : on peut sans doute en donner des justifications, théologiques et autres. C’est un aspect possible d’un « mystère » très riche en significations. Mais il est loin d’être le seul, et il est le plus fragile aujourd’hui. Mais depuis Vatican II, les catholiques intégristes et traditionalistes en ont fait une question politique, un critère de la vérité et de l’hérésie.
 
Le modèle actuel n’est pas celui de l’Église primitive…
 
En effet. Malgré les écarts de Jésus par rapport à des choses sacrées pour les juifs (par exemple, son non-respect du sabbat…), l’Église a commencé à s’affirmer au IIIe siècle et, par une pente fatale, elle a repris de plus en plus d’éléments « sacrés » tirés du judaïsme de l’Ancien Testament (en particulier le système sacerdotal).
 
Autrement dit, un modèle hiérarchique que Jésus a précisément combattu…
 
Oui, c’est un grand paradoxe. Jésus ne met pas du tout en avant les prêtres et les lévites – les membres de la tribu de Lévi, chargés du service du Temple – dans les Évangiles, peu importants pour lui. Mais je crois que la liberté de Jésus par rapport aux autorités « sacrales » est difficile à vivre. Elle n’est pas « naturelle », dans les religions comme ailleurs. Il est plus normal de chercher constamment des séparations, des choses et de personnes à « adorer ». Et tous les pouvoirs « adorent se faire adorer ».
 
D’où une relation juifs/chrétiens à repenser.
 
Oui, mais il faut ajouter que le judaïsme a, quant à lui, quitté le système sacerdotal et lévitique après la destruction du second Temple. Le judaïsme dit « rabbinique », celui d’aujourd’hui, n’a plus ni prêtres ni lévites. Pour sortir du cléricalisme, Loïc de Kérimel suggère que le judaïsme actuel soit pleinement intégré dans le dialogue œcuménique, et qu’un sens positif soit donné au « non » des juifs à Jésus. Ce « non » qui a servi à justifier tant de persécutions, puis l’innommable au XXe siècle. Ce serait évidemment un geste révolutionnaire !
 
Le monopole sacerdotal et masculin explique-t-il les différentes formes d’abus (de pouvoir, spirituel ou sexuel) ?
 
Sans doute en partie. Je pense qu’il y a aussi d’autres raisons, théologiques, spirituelles, et des évolutions sociétales que l’Église n’a pas vu venir ou n’a pas comprises. Le problème du sacré sacerdotal, c’est le risque de créer une société fermée, sur ses mots, ses rites, ses fautes et ses occultations.
 
L’Église est dans un réflexe d’autodéfense qui l’a amenée à couvrir les pires turpitudes et les crimes commis en son sein.
 
Peut-on imaginer une Église sans prêtres ?
 
Il y a l’exemple des Églises protestantes (luthérienne et calviniste), avec des hommes et des femmes pasteurs, mariés, etc. Sans être protestant, on pourrait imaginer que les dirigeants des communautés soient des personnes mariées, que les ordinations, d’hommes et de femmes, ne le soient pas « pour l’éternité ».
 
Tout ce qui devenu naturel dans le protestantisme est une « montagne insurmontable » pour les catholiques. Mais, pour autant cela ne supprime nullement le problème du pouvoir. Et apparemment, ces Églises au plus près de la liberté des modernes engendrent apparemment leur « autre » : les évangéliques, parfois très problématique, menaçant, comme aux États-Unis et au Brésil aujourd’hui… où le lien avec le pouvoir politique n’est pas « clérical », mais peut-être encore pire.
 
Propos recueillis par François VERCELLETTO.
 
(1) En finir avec le cléricalisme, Loïc de Kerimel (Seuil).

 

 
 
 

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Commentaires

14.06 | 07:34

Bonjour à tous. Les commentaires de ce Blog sont limités à 160 caractères. Pour donner votre avis plus longuement, envoyez un mail à : transhumances13@gmail.com

...
13.06 | 07:16

mmo po

...
06.04 | 12:01

Merci

...
14.01 | 15:14

Oui, Marie-Thérèse, ii y en aura.
Bonne journée

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